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Complémentaire santé : le marché des frontaliers en Suisse en quête d'un second souffle

Après la disparition de l’assurance santé au premier euro, les organismes assureurs et les intermédiaires français se sont restructurés et ont trouvé de nouveaux débouchés.

Reconversion radicale pour les acteurs de l’assurance santé des frontaliers en Suisse. Car leur marché s’est réduit à peau de chagrin depuis le 1er juin 2014 : c’est la date à laquelle le gouvernement français a mis fin à un système dérogatoire, permettant aux frontaliers français travaillant en Suisse de choisir pour leur couverture santé de base, outre les régimes français ou suisses, une assurance privée au premier euro. Une dernière option autrefois plébiscitée par l’écrasante majorité des frontaliers.


Générant un chiffre d’affaires estimé à 200 M€, elle avait aussi permis à tout un écosystème, organismes d’assurance et courtiers français, de prospérer pendant des décennies. La mesure, entérinée par la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2014, avait été présentée comme un enjeu d’équité par Marisol Touraine, alors ministre de la Santé. Mais elle devait aussi créer une recette bienvenue pour les finances d’une Sécurité sociale plombée par les déficits.


Un échec, selon Alain Marguet. Président de l’Amicale des frontaliers, la plus ancienne association de défense des frontaliers créée en 1962, il affirme que « sur les 400 M€ que comptait récolter chaque année le gouvernement, c’est à peine 150 M€ par an qui rejoignent les caisses de l’État ». « Tous les acteurs ont souffert de la fin du droit d’option, et tout particulièrement ceux exclusivement dédiés au marché frontalier », confirme Hubert Castelain, délégué départemental du Doubs de la Fédération nationale des syndicats d’agents généraux d’assurance (Agéa).


Perte d'activité

C’est le cas de la Mutuelle des frontaliers, créée en marge de l’Amicale il y a vingt ans. « Les conséquences ont été dramatiques, se souvient Alain Marguet. Nous avons dû licencier 14 salariés équivalents temps plein sur 18 et fermer 10 de nos 14 bureaux locaux pour survivre… Quant à notre chiffre d’affaires, il a chuté de 66 % à 8 M€, bien loin des 22 M€ réalisés en 2014. » Au cabinet Vigny-Depierre, la référence locale avec huit agences et 65 salariés équivalents temps plein, l’assurance santé du frontalier représentait un quart du chiffre d’affaires annuel (6,5 M€ en 2014). « Elle n’en représente plus que 8 %, soit trois fois moins », soupire Jean-Louis Paleni, cogérant et associé du cabinet. En quelques mois, l’entreprise est passée de 29 000 à 25 000 clients. « Cela a été un coup très dur pour notre activité alors que nous l’avions anticipé et provisionné plus d’un million d’euros », souligne le dirigeant.


Les grands noms de l’assurance n’ont pas non plus été épargnés. « Notre portefeuille dédié aux travailleurs frontaliers en Suisse a été divisé par six depuis la suppression du droit d’option », confie sans vouloir donner de chiffres, Maxime Frossard, directeur technique produits chez Swiss Life. « Ce marché a quasiment disparu », conclut-il.


Pourtant, les sombres prévisions de la profession, qui craignait la disparition de 500 à 600 emplois dans l’assurance, ne se sont pas réalisées. « Beaucoup ont dû se restructurer et parfois licencier, certains ont dû céder leur portefeuille clients mais au final, il y a eu très peu de faillites, résume Hubert Castelain. Les professionnels ont réussi à limiter la casse en faisant basculer leurs assurés d’un contrat au premier euro vers une complémentaire santé », explique l’agent indépendant installé depuis onze ans à Pontarlier (25). Sur ses 13 000 assurés recensés en 2015, la Mutuelle des frontaliers en a conservé 10 000 qui ont opté pour une assurance santé complémentaire classique, et surtout la prévoyance.


Le courtier grossiste lyonnais Alptis a même convaincu 90 % de ses 15 000 adhérents de souscrire une complémentaire. Chez Swiss Life, « la plupart des frontaliers ont souscrit un contrat complémentaire santé standard qui leur permet de se faire soigner en France ou en Suisse », précise Maxime Frossard. Tant et si bien que l’assureur va « fermer à la commercialisation au 1er janvier 2020 » son produit Spécial Frontalier qui n’a plus de raison d’être.


Pour autant, ces nouveaux contrats sont bien moins rémunérateurs pour les professionnels. « Le montant des primes annuelles a été divisé par trois voire par quatre, et il en va de même pour les commissions perçues », indique Hubert Castelain. Au lieu de cotiser 2 000 € à 2 500 € en moyenne par an pour un contrat le remboursant dès le premier euro, un assuré frontalier débourse désormais entre 600 € et 800 € chaque année pour une complémentaire santé classique. « Cela ne suffit pas à maintenir un résultat d’exploitation », souligne Hubert Castelain dont l’agence a tiré son épingle du jeu en se diversifiant. « On s’est tournés vers les entreprises où la prospection est plus longue mais le volume de cotisations plus conséquent, vers le marché des artisans, des commerçants, des auto­-entrepreneurs en forte hausse ainsi que vers la prévoyance », insiste l’agent général. Le cabinet Vigny-Depierre est allé chasser en terre suisse. « Nous avons repensé notre fonctionnement, notre relation client, notre digitalisation et avons investi massivement », détaille Raphaël Colonna, coordinateur des agences en charge du marché particulier. L’entreprise a racheté une structure agréée en Suisse afin de permettre à ses assurés de choisir entre le régime de base suisse (LAMal) et la Sécurité sociale.


Offres sur mesure

Et ça marche. Deux tiers de ses nouveaux clients français optent désormais pour le régime LAMal, bien souvent moins onéreux que le régime français, en particulier pour les salaires les plus élevés. Et pour cause : la prime mensuelle suisse est forfaitaire (elle varie selon les caisses et les cantons, mais est indépendante du salaire) alors que la couverture française est proportionnelle aux revenus (8 % du revenu fiscal de référence). Et les remboursements de la LAMal atteignent 90 % des dépenses de santé (après franchise annuelle minimale de 300 €), soit en moyenne plus que ceux de l’Assurance maladie française (hors ALD). En contrepartie, la LAMal offre des garanties plus restreintes, dans la mesure où elle exclut notamment la plupart des frais d’optique et dentaires. Cela a donné des idées à Alptis. Le courtier vient de lancer cette année une garantie élargie aux assurés LAMal. « Notre garantie Santé Frontaliers comprend une complémentaire à la LAMal en cas de soins en Suisse et des forfaits permettant de prendre en charge les soins exclus comme l’optique ou le dentaire », précise Christelle Fontaine, sa directrice en charge de la conception et du pilotage de l’offre. Du sur-mesure pour les nouveaux frontaliers. L’assurance santé frontalière n’a peut-être pas dit son dernier mot.


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